Mobile Money au Bénin : quand la peur des arnaques ramène au cash et menace l’inclusion financière
Le Mobile Money, ce service de paiement qui n’était au départ qu’un moyen simple de transférer de l’argent a évolué pour devenir un écosystème financier mondial, transformant la manière dont des centaines de millions de personnes gèrent leur vie financière. En démocratisant l’accès aux services financiers, le Mobile Money est devenu le poumon économique du quotidien béninois. Mais face à l’explosion des arnaques basées sur la manipulation ou l’ ingénierie sociale, la sécurité des transactions interroge. Peut-on garantir une véritable inclusion financière sans protéger efficacement la confiance des usagers ?
Tout commence souvent par un simple bip de notification. À Cotonou, dame Prisca Sènoumè, coiffeuse reçoit un SMS qui confirme le dépôt de 50 000 francs CFA sur son compte Mobile Money. Quelques secondes plus tard, son téléphone sonne. Au bout du fil, un interlocuteur poli, la voix posée et persuasive, affirme s’être trompé de numéro en effectuant un transfert destiné à un parent malade. Il la supplie de lui renvoyer la somme. Prise d’empathie, dame Prisca s’exécute sans vérifier son solde réel. Ce n’est que plus tard qu’elle découvre la supercherie. Le SMS initial était un faux message rédigé pour imiter le format officiel de l’opérateur. L’argent renvoyé par contre était bien réel.
Ce scénario montre le paradoxal revers de la digitalisation des paiements au Bénin. Selon le Rapport Annuel d’Activités 2025 de l’Autorité de Régulation des Communications Electroniques et de la Poste (ARCEP-BENIN)-Bénin, le taux de pénétration des services financiers via la téléphonie mobile au Bénin est resté quasiment constant entre 2024 et 2025 avec une valeur établie à 88,09% au 31 décembre 2025 avec une population de 13 millions d’habitants. Cependant, à mesure que l’usage se généralise, la fraude s’invite au cœur du dispositif, fragilisant un édifice dont le pilier central demeure la confiance des usagers.
Comment fonctionnent les pièges de l’ingénierie sociale

Contrairement aux idées reçues, les attaques informatiques qui ciblent directement les serveurs des opérateurs restent complexes à exécuter. Le maillon le plus ciblé par les fraudeurs demeure l’être humain. C’est le domaine de ce que les spécialistes appellent l‘ingénierie sociale. C’est l’art de manipuler une personne pour l’amener à accomplir elle-même une action financière ou à révéler des informations confidentielles.
Les stratagèmes reposent sur des ressorts psychologiques. Le fraudeur cherche d’abord à établir un climat de confiance ou à susciter une réaction émotionnelle immédiate. Plusieurs tactiques se dégagent sur le terrain. Entre autres l ‘urgence sentimentale ou médicale; l’usurpation d’identité d’agent de réseau télécom ou alors le miroir de la récompense. Dans tous ces cas, le piratage ne repose pas sur une ligne de code, mais sur la capacité du fraudeur à diriger le comportement de sa cible jusqu’à ce qu’elle saisisse elle-même son code secret.
Pour les personnes touchées, le préjudice dépasse largement la seule perte financière. Il s’accompagne d’un sentiment d’impuissance et d’une perte totale de repères. Eric Mahougnon, peintre de formation affirme avoir été surpris par le sang-froid et le niveau de préparation de son arnaqueur. Dans son cas comme dans d’autres, le fraudeur se faisant passer pour un agent technique, s’exprimait avec un ton professionnel irréprochable et maîtrisait parfaitement le jargon du service client. Convaincus d’éviter le blocage imminent de leur compte ou de résoudre un dysfonctionnement technique, les usagers ont suivi pas à pas les instructions données au téléphone. Ce n’est qu’après avoir raccroché qu’ils ont constaté le prélèvement de l’intégralité de leur solde.
Ce choc psychologique brise le lien fondamental entre l’usager et le service financier. En zone rurale, l’impact est d’autant plus brutal que les alternatives sont rares. dame X (dont nous allons taire l’identité), revendeuse témoigne de ce point de rupture et de sa nouvelle habitude de précaution. « Je ne laisse plus mon argent sur mon compte Mobile Money, parce que j’ai déjà été victime d’une arnaque. Dès que je reçois de l’argent sur mon compte, je le retire immédiatement. Je préfère désormais garder mon argent en espèces plutôt que de prendre le risque de le perdre… ». Pour elle comme pour d’autres revendeuses du monde rural, la peur d’une nouvelle tromperie l’emporte désormais sur toute forme de commodité technologique.
Ce réflexe de repli sécuritaire n’est pas isolé. À l’échelle du continent, la peur de l’arnaque produit exactement le même effet de régression numérique. Dans son Rapport SIIPS 2025, AfricaNenda cite le témoignage d’un commerçant urbain qui fait écho, mot pour mot, aux craintes de dame X : « De nos jours, il y a beaucoup d’arnaques et d’usurpations d’identité, donc je préfère me rendre moi-même à la banque, retirer l’argent au guichet, le garder, et faire mes affaires normalement… » affirme un homme commerçant en zone urbaine en Angola. (Résumé analytique Rapport SIIPS 2025, AfricaNenda).
Une fois la fraude constatée, la première étape consiste généralement à contacter le service client de l’opérateur ou à se rendre dans une agence physique. Les transactions effectuées via le réseau Mobile Money étant instantanées et validées par le code secret du compte, l’annulation automatique est rarement possible lorsque les fonds ont déjà été retirés par le fraudeur. Les démarches judiciaires s’avèrent souvent perçues comme trop complexes, décourageant les victimes de donner suite.

L’urgence d’une sensibilisation inclusive
La confiance étant l’une des conditions importantes de l’inclusion financière, la lutte ne peut pas reposer uniquement sur les canaux digitaux traditionnels. Pour Nick-Aurel HOUESSOU, Responsable de la Sécurité des Systèmes d’Information (RSSI) au sein d’un réseau de télécommunications, le diagnostic est sans appel. Si les canaux de secours existent, le cœur du problème réside dans le profil des populations ciblées et la fréquence des messages de prévention. « La cible la plus importante reste la population analphabète. Le problème aujourd’hui n’est pas l’absence de campagnes de sensibilisation, mais la nécessité de les intensifier pour toucher spécifiquement ces usagères, et ce, dans leurs langues nationales. C’est un défi majeur au niveau des réseaux de télécommunication, mais la solution réside exclusivement dans la sensibilisation des utilisateurs. » Le spécialiste soulève ainsi les limites de la technologie face au manque de préparation des usagers. Bien que les opérateurs mettent à disposition des centres d’appel et des lignes d’assistance permettant de vérifier une opération douteuse, ces infrastructures restent inefficaces si l’abonné n’a pas été préalablement entraîné à adopter un réflexe de prudence systématique.
« Tous ces canaux, comme les centres d’appel dédiés à l’assistance en cas de doute, sont déjà opérationnels. Cependant, il faut une sensibilisation intensive et répétée dans toutes les langues pour atteindre un maximum de cibles. Avec le temps, les consignes s’oublient, et même des usagers avertis peuvent faillir. Pour développer le réflexe de refuser catégoriquement toute sollicitation suspecte, l’utilisateur doit avoir été sensibilisé et entraîné de manière continue. » affirme Nick-Aurel HOUESSOU.

La confiance au centre de l’inclusion
La question de la sécurité du Mobile Money ne saurait être réduite à une simple prise de précaution individuelle. Elle interroge la responsabilité partagée entre les utilisateurs et les opérateurs de télécommunications. Si les utilisateurs finissent par douter de la fiabilité de leur portefeuille électronique et retournent massivement vers le cash comme le montrent les retours de terrain auprès de commerçantes comme dame X, c’est tout le processus d’inclusion financière qui régresse. L’inclusion ne se mesure pas seulement au nombre de puces enregistrées, mais à la capacité du système à garantir que l’argent déposé y reste en sécurité et que chaque citoyen se sente protégé.
Mais aussi l’objectif n’est pas seulement de dire aux utilisateurs de « faire attention », mais de leur donner les moyens de reconnaître une situation suspecte et de savoir rapidement vers qui se tourner lorsqu’une fraude survient. Car une personne qui ne comprend pas suffisamment les consignes de sécurité ou les conditions d’utilisation d’un service financier numérique reste vulnérable, même lorsque la technologie elle-même est correctement sécurisée.
Le défi de l’inclusion financière devient alors aussi un défi de confiance. Et cette confiance se construit par la sécurité des transactions, la transparence des opérateurs, la rapidité de la prise en charge des victimes et une sensibilisation adaptée aux réalités du terrain.
Sources : Rapport Annuel d’Activités 2025 de l’ARCEP-Bénin || Résumé analytique Rapport SIIPS 2025, AfricaNenda || Le rapport de la GSMA intitulé State of the Industry on Mobile Money 2026






